dimanche 29 mars 2026

Qu’est-ce qu’une nation ?

Dans un échange épistolaire entre David Strauss et Ernest Renan, ce dernier fait observer à son adversaire que l’Alsace, avant d’être un pays germanisé, était un pays celtique et qu’aussi bien « presque partout où les patriotes fougueux de l’Allemagne réclament un droit germanique, nous pourrions réclamer un droit celtique antérieur. » Au surplus, l’Alsace « ne désire pas faire partie de l’Etat allemand. Cela tranche la question. »

Ce qui amène ce commentaire de Jo Zefka :
« Tout le propos de Renan consiste, dans le contexte du contentieux entre la France et l’Allemagne (et notamment à déterminer si l’Alsace était française ou allemande), à refuser de faire de la race le critère de définition de la nation. Renan ne cesse de rappeler que les nations européennes sont issues de mélanges. Et il va plus loin : il élimine aussi la « langue » (les Alsaciens parlaient plus souvent allemand que français) et la religion. 
Cela étant, Renan, fait reposer la nation sur une « mémoire commune », ce qui suppose une nation déjà constituée sur un territoire. Quelle surprise, en effet, pour un homme du XIXe s. qu’il n’ait pas théorisé le multiculturalisme et l’hospitalité inconditionnelle… Reste que, même dans les limites étroites qui sont les siennes, sa conception de l’identité nationale (j’emploie ici un terme anachronique) était bien plus ouverte que la conception allemande tout droit issue du romantisme (le sang, le sol, la langue), et qu’elle ouvrait à des possibilités d’extension décisives et proprement républicaines : définir la nation comme « plébiscite de chaque jour », c’est-à-dire mettre au premier plan la volonté politique, le contrat, le désir de poursuivre un destin commun, c’était ouvrir la voie à des conditions beaucoup plus libérales d’adhésion à la collectivité. Nier qu’il y ait, dans la pensée de Renan, les germes de ce dépassement contractualiste pour le ravaler à une conception raciale de la nation, c’est intenter à cet auteur un procès anachronique et malhonnête. »


Sources : La querelle de Strauss et Renan & Tweet de Jo Zefka 

jeudi 18 décembre 2025

Sans la puissance des communautés humaines et leur culture accumulée, Sapiens ne serait qu’un animal comme les autres.

« ‘Aucun homme n’est une île, un tout complet en soi’, écrivait le poète britannique John Donne en 1624. Cette célèbre formule résume le propos de l’ouvrage du professeur en biologie évolutive,  Joseph Henrich, L’Intelligence collective. Comment expliquer la réussite de l’espèce humaine. En particulier, « Il démontre combien nous sommes des êtres sociaux, forgés par la culture qui nous environne. A rebours d’une conception assez mythifiée du génie individuel des humains il assure : notre capacité à survivre dans les environnements les plus divers ne doit rien au fait que notre intelligence individuelle nous permet de résoudre des problèmes complexes. (…) Seuls, privés de notre cocon civilisationnel et des savoirs et des techniques accumulés au cours des siècles qui guident discrètement chacun de nos faits et gestes, nous serions fort dépourvus. Un groupe d’ingénieurs lâchés dans une jungle inconnue, sans matériel ni préparation, aurait moins de chances de survie qu’une colonie de singes débarquant d’un autre continent. Nous dépendons d’un large corpus d’informations qu’aucun individu isolé, ni même aucun groupe, n’est assez intelligent pour concevoir au cours de sa vie. Des cerveaux collectifs propres à chaque groupe humain nous rendent individuellement plus intelligents (…) »

 D’après Véronique Radier, « Nous sommes des intelligences collectives », in L’Obs n°2885, 20/2/2020

lundi 15 décembre 2025

Erectus fut un migrant et Sapiens plus encore

 « A vous lire, un autre « propre » de l’homme est la migration. Erectus fut un migrant et Sapiens plus encore, qui osa s’aventurer par-delà l’infranchissable ligne Wallace à l’est de l’Indonésie.

 Nous avons imaginé que les hommes préhistoriques ne voyageaient qu’à pied, parvenant en Amérique par les terres. On découvre aujourd’hui qu’ils sont partis à l’aventure dans des embarcations. Imaginez-vous voilà 70 000 ans sur l’île de Timor. Devant vous, c’est la mer, l’inconnu absolu. Et il ne s’agit pas d’une poignée de personnes audacieuses, mais de groupes entiers, comprenant femmes et enfants. Aujourd’hui, nous rêvons d’aller sur Mars, mais nous savons où ça se trouve ! Comment ont-ils fait pour se lancer à l’aveugle ? Le propre de Sapiens est peut-être là : se risquer toujours vers un ailleurs, même invisible, même improbable. »

 Interview de Pascal Picq, paléoanthropologue, par Véronique Radier « Et l’évolution créa la femme », in L’Obs n°2885, 20/2/2020 | Illustrations : Caroline Gamon


 

samedi 13 décembre 2025

Pourquoi nous est-il si difficile d’imaginer qu’autrefois nos ancêtres vivaient parmi d’autres espèces humaines ?

 « Cette réalité heurte notre tradition monothéiste, nos représentations. Dans la Bible, il n’existe qu’une lignée humaine, celle d’Adam et Eve. Quand à la philosophie grecque, dont nous sommes aussi fortement imprégnés, elle sépare radicalement l’homme de l’animal. Nous sommes les héritiers de deux unicités qui nous placent pour l’une, seuls face à Dieu, et pour l’autre seuls face à la nature, aussi n’arrivons-nous pas à concevoir l’existence d’autre espèces humaines.

Pourtant, voici encore 40 000 ans, Sapiens voisinait avec les Néandertaliens, les Dénisoviens, les petits hommes de Florès en Indonésie et ceux de Luçon aux Philippines, très récemment découverts. Cette cohabitation s’est étendue sur près de 100 000 ans, quand notre histoire n’en compte guère plus de 5 000 et que, comme je le rappelle souvent, voici 10 000 ans, l’agriculture n’existait tout simplement pas. »

Interview de Pascal Picq, paléoanthropologue, par Véronique Radier « Et l’évolution créa la femme », in L’Obs n°2885, 20/2/2020 | Illustrations : Caroline Gamon


 

mercredi 10 décembre 2025

Où faudrait-il regarder pour apprendre de l’Afrique ?

« L’Afrique est le pays natal de l’humanité. Alors que nous entrons dans l’âge des extrêmes, celui de l’invivable, elle nous apprend à renouer avec les forces du vivant, ce que d’aucuns appellent à tort ou à raison l’animisme. Quand j’arrive à Lagos, Nairobi ou Kinshasa, ce qui me frappe c’est que la plupart des gens sont en train de tisser ou de réparer quelque chose : une voiture, des chaussures, un tissu déchiré… Ils réassemblent des choses qui à un moment ou à un autre ont été séparés ou ont fait l’expérience du déchirement, de la brisure, de la cassure. Tisser et réparer sont l’essentiel de l’activité de création d’une valeur, qu’elle soit économique ou non. De ce processus émergent, on le voit bien, des formes complètement neuves et hybrides qui préfigurent bel et bien le monde de demain. Ces gisements de vie et ces réserves de puissance seront les nouvelles ressources rares dans un monde de plus en plus soumis à un irréversible processus de combustion. »

Interview d’Achille Membe, universitaire camerounais, par Xavier de la Porte « L’Europe est traversée par un énorme désir de frontières », in L’Obs n°2884, 13/2/2020 | Illustration : PEP Montserrat

 




 

dimanche 7 décembre 2025

La Géographie détermine l’Histoire

« Je pense que, sans être l’explication de tout, la géographie détermine l’Histoire et que finalement, celle-ci, pour se faire, doit passer par les mêmes chemins. »

François Mitterand, à Washington le 22 mars 1984, discours au Congrès américain

samedi 29 novembre 2025